Littérature et science au dix-neuvième siècle

                                                                   Amable Tastu chante Linné

 Ci-dessous un poème d' Amable Tastu  lu par elle lors d’une séance publique de la Société linnéenne de Paris le 28 décembre 1821. Cette dernière, créée en 1787,  avait cessé de se réunir  depuis 1789.  Madame Tastu férue,  entre autres, de biologie, y devint à cette date membre-associé libre, tout comme son père l'avait été avant elle.  Linné  est un naturaliste suédois du XVIIIe siècle.  La société linéenne se donne pour ligne de conduite de« cultiver l'histoire naturelle dans toutes ses branches, en étendre les progrès, et l'appliquer le plus efficacement possible à tout ce qui tend à l'utilité générale ». 

« Linné, stances de Mme Amable Tastu » [1821], in Mémoires de la Société linnéenne de Paris, 1822, t. 1, p. 611-614.

Voici un extrait du très long poème où Amable Tastu retrace la carrière du biologiste. On peut y décrypter non seulement les difficultés auxquelles la Société linéenne a dû faire face, mais aussi les stéréotypes qui rongeaient l'écriture d'Amable et de ses consoeurs en poésie. C'est un poème paradoxal où s'allient la poésie et la science, le didactique et le lyrique, la France et un pays étranger, une femme qui ouvre les portes de la renommée à un homme etc.

La poète déploie tout son talent au service d'un exercice rhétorique qu'elle pare des prestiges d'une versification parfaitement maîtrisée. Cela dit on peut, à la strophe 8 reconnaître également l'insertion d'un registre plus personnel, puisqu'elle y aborde le thème qui lui est familier de la désertion des Muses lyriques : "Mais vous m’abandonnez, ô Vierges du Permesse ! /Votre fuite rapide a trahi ma faiblesse ;/Et je sens expirer mes timides accents" . En effet, elles  quittent la partie au milieu de la strophe, et cèdent la place : "Venez, maîtres heureux de ses cordes mobiles,/Venez, ôtez la lyre à mes mains inhabiles :/C’est de vous qu’un grand homme attend un digne encens/... Mais...Amable, alors se reprend et repart plus vigoureusement. Confiant son imagination à ces "maîtres de la lyre", qu'elle évoque, elle passe, pourrait-on dire, en mode "masculin" et épique - selon les catégories de l'époque, à savoir, du particulier, de l'intime, à l'universel, à la renommée, à la gloire et ...des nations à l'Europe : "Venez, maîtres heureux de ses cordes mobiles(...)Vous chanterez(...) Vous peindrez son pays, son roi, l'Europe entière(...) O fortuné pays, ô chère et noble France ! (...) Asile accoutumé des talents immortels !/ Du Génie étranger honore la mémoire."

 

Que voulez-vous de moi, vous dont l’expérience
Sur les pas de Linné ramène la science ?
Pourquoi demandez-vous mes timides accords ?
Mon luth s’éveille à peine, et sa faible harmonie
N’oserait point encor consacrer au génie
Des accents incertains et d’impuissants efforts.

Ô Linné ! mon regard suivant ta vie entière,
Peut-il compter les pas de ta noble carrière,
Peindre tes premiers jeux, ton premier souvenir,
Ce jardin, lieu si cher à ton adolescence,
Où le génie enfant révélant sa puissance
Promettait à la terre un savant avenir ?

Dirai-je tes débuts au sentier de l’étude,
Alors que du malheur le joug pesant et rude,
Entravait tous tes pas d’obstacles renaissants ?
Ou la main d’Olaüs*, à ta noble indigence, *Allusion à Olof Rudbeck (1630-1702]
Imposant ce fardeau de la reconnaissance
Qui te suivit encor sous la glace des ans ?

Mais l’amour t’apparut. À la fois tendre et sage
Il paya de ses dons ce fortuné voyage,
Qui t’ouvrit le premier le temple du savoir.
Et sûre de ta foi, ta jeune fiancée,
Par des songes heureux, tranquillement bercée,
Attendit le retour promis à son espoir.

Bientôt, suivant des fleurs la déesse volage,
Elle entraîne tes pas chez le Lapon sauvage,
Où ses traits sont cachés sous un voile glacé.
Et t’appelant plus tard aux plaines du Batave,
Elle étale à tes yeux, pompeusement esclave,
Le symétrique éclat de son front nuancé .

Près des murs de Harlem, temple chéri de Flore,
Tu devais, ô Linné ! voir ton bonheur éclore.
La fortune t’ouvrit les jardins de Cliffort*  :  *Botaniste hollandais. Linné dressa un catalogue de ses collections,
Mais de ses premiers dons, exigeant le salaire,
Elle rompit les nœuds d’une amitié trop chère,
Et du sage Artédi* te fit pleurer la mort. *Peter Artedi, naturaliste suédois ami de Linné qui mourut noyé à Amsterdam

Ô qui dira les fruits de tes veilles savantes ;
Le sexe, les amours, et les tribus des plantes
Révélés à la fois à tes regards certains !
Et des règnes divers tous les sujets dociles ;
L’insecte fugitif, les métaux, les fossiles
Courant obéissants se ranger sous tes mains !

 Mais vous m’abandonnez, ô Vierges du Permesse* ! *Rivière qui arrose la demeure des Muses
Votre fuite rapide a trahi ma faiblesse ;
Et je sens expirer mes timides accents.
Venez, maîtres heureux de ses cordes mobiles,
Venez, ôtez la lyre à mes mains inhabiles :
C’est de vous qu’un grand homme attend un digne encens.

Vous chanterez du Nord l’éclatante lumière ;
Mais votre voix bientôt, plus fidèle et plus fière,
Dira qu’un nom français fut aussi couronné.
Les pas de Tournefort, guidés par la nature,
Sont empreints les premiers dans cette route obscure
Où leur trace savante a dirigé Linné.

Oui, vous peindrez Linné, l’orgueil de sa patrie,
Entouré de ses fils, d’une épouse chérie,
Riche à la fois de biens, et de gloire, et d’honneur ;
Et vous direz qu’alors la fortune bizarre
À la voix du génie ouvrant sa main avare,
Pour la première fois lui laissa le bonheur.

Quand un trépas tardif vint clore sa paupière,
Vous peindrez son pays, son roi, l’Europe entière,
D’un regret solennel honorant ses adieux :
La nature voilée, immobile, muette,
Pleurant, dans un long deuil, l’éloquent interprète
Qui lut de ses secrets l’ordre mystérieux.

Quel succès vous attend, quand d’un essor sublime,
Vos accords offriront à la publique estime
Ces noms, de l’univers le triomphe et l’orgueil !
Vous, fils mélodieux d’une patrie aimée,
Elle fie à vos mains l’agile Renommée :
De l’immortalité la Lyre ouvre le seuil !

O fortuné pays, ô chère et noble France !
Doux climat, sol fécond, berceau de la vaillance,
Asile accoutumé des talents immortels !
Du Génie étranger honore la mémoire.
En vain le monde entier proclamerait sa gloire
Si l’encens de tes fils manquait à ses autels !