Portrait d'Amable Tastu par Constance Mayer, 1817                                                 


Portrait Wikimedia Commons, the free media repository, mais qui fait partie des collections du Musée de La Cour d'Or - Metz Métropole
 
 

 Lettre qu’Amable Tastu* a envoyée autour de 1879, à Charles Gueullette, critique d’art et homme de lettres au sujet de Constance Mayer, l’artiste qui avait fait son portrait en 1817 et dont elle était très proche.

« (…) Par malheur, bien que je l'aie beaucoup connue, ainsi que son maître Prud'hon, ami intime de mon père, je ne pourrai guère rien dire de plus que ce qui se trouve dans les biographies de Prud'hon, qu'on ne séparait guère d'une élève qui lui avait dévoué sa vie. Prud'hon, ce « La Fontaine des peintres », avait besoin, comme l'autre, d'une personne qui s'occupât, pour lui, du matériel de la vie. Constance Mayer fut cette personne.

 Elle avait comme son maître, en qualité d'artiste, un logement à la Sorbonne. Celui de Prud'hon ne se composait que de son atelier et d'un cabinet où était son lit ; celui de Mayer, dans un autre corps de logis, était un appartement de plusieurs pièces, petites, mais commodes.

Elle travaillait dans l'atelier de son maître; il mangeait chez elle, et, absorbé qu'il était par son art, il laissait à son amie le soin de tout le reste. Elle s'en acquitta avec la passion qu'elle mettait à toutes choses. C'était une nature ardente et sensible qui s'identifiait avec tout ce qu'elle aimait. Elle ne vécut plus que pour et par Prud'hon. Son talent même devint comme un reflet de celui du maître. Il paraît, du reste, que cette disposition d'imitation lui était naturelle.
Elle avait été élève de Greuze avant de l'être de Prud'hon, et alors elle faisait du Greuze ; car je tiens d'elle-même que plusieurs des têtes qui passent dans le commerce des tableaux pour des Greuze sont d'elle ou de M"' Ledoux, autre élève du même maître.

Que vous dirai-je encore, monsieur ? J'ai vu souvent, durant bien des années, Prud'hon et son élève, car ils étaient inséparables, soit chez mon père, soit chez eux. J'ai passé de longues heures dans leur atelier, à les voir travailler l'un et l'autre(...). Entre eux le ton était, du côté de Prud'hon, celui d'une affection sérieuse et tranquille; plus vif chez Melle Mayer, il avait quelque chose de la sollicitude maternelle. Mais il n'y avait de part ni d'autre aucune familiarité. Elle disait “Monsieur Prud'hon”, lui l'appelait  “Mademoiselle”. Les amis étaient toujours les bienvenus. (...) Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire d'une personne que j'ai longtemps connue et beaucoup aimée. Quant à des lettres, je n'ai vu d'elle que des billets insignifiants, comme on en écrit à propos d'une invitation ou de quelque événement de famille entre amis qui se voient souvent. 

Je ne vous parle pas de sa fin tragique, les détails en ont été publiés. Les causes de ce suicide ne peuvent être que conjecturées. Elle était à une époque de la vie ou la santé des femmes subit une crise dangereuse; à ce moment, elle fut victime d'un vol domestique qui l'affecta beaucoup. Enfin l'ordre donné aux artistes de quitter la Sorbonne lui causa un violent chagrin, car elle croyait y voir la nécessité de ne plus vivre sous le même toit que Prud'hon. Dès lors, on remarqua quelque trouble dans ses idées et dans ses paroles, mais on était loin de s'attendre à la catastrophe qui s'ensuivit. On sait que Prud'hon n'y survécut pas longtemps.(…) 

 C. Gueullette finit par rencontrer Amable en 1879. (…) "Je n'hésitai point à l'aller trouver, (…) pour glaner dans sa conversation quelques détails oubliés (...) L'accueil de Mme' Tastu fut des plus obligeants, et, après m' avoir remercié de l'intérêt que je portais à ceux dont elle avait été la plus sincère amie, elle me parla d'eux avec une chaleur de sentiment et une fraîcheur de souvenir telles que je puis aujourd'hui livrer au public une esquisse de leur caractère sans rien changer à sa conversation et en écrivant pour ainsi dire sous sa dictée."

"M"' Mayer avait beaucoup d'esprit et une nature si ardente, si passionnée, que du rire elle en venait aux larmes sans aucun motif apparent. Pour elle, Prud'hon était le bon Dieu; aussi, quand il s'agissait du maître, son imagination s'exaltait, et son regard brillait d'un enthousiasme vraiment étrange. Quant à lui, c'était un grand enfant; il fallait qu'on pensât, qu'on vécût à sa place : absorbé dans son art, il ne s'inquiétait ni de faire connaître ses tableaux ni du profit qu'il pouvait en tirer. C'est Mlle Mayer qui se chargea de l'administration de sa maison, qui soigna ses enfants, qui stimula son zèle et lui conquit la  renommée. En un mot, elle s'identifia avec lui, elle lui consacra sa fortune, toutes les forces de son cœur, de son intelligence, et si étroitement elle unit sa vie à celle de Prud'hon, qu'à l'heure où il fallut quitter la Sorbonne, la seule pensée d'une séparation égara ses esprits et la précipita dans la tombe.

«  Je revenais de voyage avec mon mari, me dit-elle, et nous nous reposions de nos fatigues à la campagne, quand la catastrophe nous fut annoncée. Je n'oublierai jamais la figure bouleversée de mon père; sa voix tremblait, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Je m'associai de toute mon âme à sa douleur, car j'aimais tendrement Mlle Mayer, et son souvenir demeure si présent à mon esprit qu'après cinquante-huit ans écoulés je ne puis songer à elle sans voir se raviver les regrets de la première heure.» 

*"Le sentiment de Mme Tastu, nous n'aurions eu garde de l'omettre, car il est important pour nous de savoir M"*' Mayer si hautement appréciée par une femme de cœur qui la fréquentait journellement , de plus par une femme du monde à laquelle ses principes n'eussent point permis de relations équivoques."

                                                                                                         Sources :  

Full text of "Mademoiselle Constance Mayer et Prudʾhon" https://archive.org/stream/mademoisellecons00gueu/mademoisellecons00gueu_djvu.txt